Par une belle matinée ensoleillée

photographe-accouchement-13Trois semaines se sont écoulées depuis… Je m’étais dit qu’aussitôt arrivée à la maison, j’allais mettre par écrit tous ces précieux souvenirs que j’avais en mémoire, pendant qu’ils étaient encore frais. Et une fois devant mon ordinateur, je me suis aperçue avec stupéfaction que je n’avais rien à dire. Ou plutôt, trop de choses à raconter. Ça se bousculait tellement dans ma tête que tout voulait sortir en même temps et que finalement rien de ce que je voulais écrire n’est venu. C’est seulement après trois semaines que j’arrive enfin à me poser pour vous raconter une des plus belles expériences de ma carrière.

Il est 7h30 du matin lorsque je reçois un appel auquel je ne réponds pas. Vous voulez savoir pourquoi? Généralement, la personne qui m’appelle à cette heure-là c’est ma sœur (coucou ma sœur) et que j’étais encore dans mon lit. Alors pas question de mettre un orteil en dehors de ma couette pour ses beaux yeux. Bien sûr, je savais que cet appel viendrait. L’accouchement de Karine était imminent. Mais si c’était vraiment ça, ils allaient m’appeler sur mon cellulaire… J’avais tout faux. Le travail de Karine a débuté si brusquement que son conjoint n’a eu que très peu de temps pour se préparer. Dans l’excitation du moment, il m’a laissé un message auquel j’ai répondu une heure après. Mais comme c’est un premier bébé, je me dis que j’ai du temps…

Au téléphone, Nicolas est assez nerveux et bref. Karine souffre beaucoup. Les contractions sont aux cinq minutes et la sage-femme est déjà arrivée à son chevet. Ce sera une naissance à la maison. Planifiée ainsi depuis bien longtemps. Bref, le ton de sa voix me fait comprendre que je ne dois pas trainer. Il ne m’en faut pas plus pour me transformer en poule pas de tête. Appareil photo : check! Batteries et cartes mémoires : check! Je n’ai pas déjeuné… Zut! Jamais je n’ai mangé mes céréales aussi vite! D’ailleurs, je crois qu’elles sont encore coincées dans mon tuyau. Mais plus que tout, je n’en reviens pas. C’est le grand jour. Celui où je vais, pour la toute première fois, photographier une naissance. Puis, j’ai couru à la garderie « garocher » ma fille (désolée ma puce) et me voilà en route.

Sur le chemin, j’ai des papillons dans l’estomac. Mais je suis aussi surprise de me découvrir ahurie. Cette sensation me rappelle mon propre accouchement. Ce moment où j’ai perdu les eaux. J’avais tellement anticipé cet instant, que le moment venu, j’étais juste bouche bée. C’était là. De la même manière où je me suis dit « ça y est, c’est aujourd’hui que j’accouche », je me suis fait la réflexion « ça y est, l’un des moments les plus importants de ma carrière est enfin arrivé… ».

Le trajet est long, mais finalement j’arrive à destination. Tout est calme. Je peux voir par les fenêtres que rien ne bouge. Les oiseaux piaillent, le soleil brille, tout semble de normal. Et pourtant… Dans cette maison, un couple s’apprête à devenir parent. À rencontrer le fruit de leur amour. Ce n’est pas rien. Il me semble que le soleil devrait être encore plus brillant et qu’il devrait y avoir un arc-en-ciel, une banderole, des ballons! L’évènement est si important.

Quand l’accompagnante à la naissance m’ouvre la porte, elle me dit que Karine pousse déjà. QUOI?! Ça ne fait même pas deux heures qu’elle est en travail. Moi j’ai quasiment apporté mon sac de couchage et des culottes de rechange!

Mais l’heure n’est plus aux petites culottes, j’entends Karine crier pendant sa contraction et je passe en mode professionnel. Mon mandat est clair, elle veut que je documente la naissance de A à Z : contractions, poussées et sortie du bébé. Je ne peux pas me laisser atteindre par cette douleur que je perçois. Ma seule pensée est que même si elle a très mal, je sais ce qui l’attend. J’ai vécu l’histoire d’amour déjà. Et ça me rassure profondément.

Je pourrais vous raconter les poussées, la douleur, le déroulement clinique de l’accouchement. Mais j’ai plutôt envi de m’attarder sur l’aspect humain. Sur les fils invisibles, mais pourtant si réels qui se tissent d’eux-mêmes afin de créer la plus vivante des tapisseries humaines. Sous mes yeux, je vois un couple se transformer en famille. Je vois deux humains qui s’aiment profondément et qui ont décidés de donner une forme à cet amour. Vous n’imaginez pas à quel point c’est magique pour moi, dont le travail de tous les jours est d’observer.

Cet amour se traduit par mille et un gestes. Nicolas s’applique à faire des points de pression à sa femme. Son regard fixé sur elle ne la quitte que par stricte nécessité. Il est parfois si intense que je ne douterai jamais que s’il l’avait pu, il aurait pris sa douleur pour lui. C’est aussi ce formidable papa en devenir qui s’occupe d’évaluer la progression du travail. Ses mains douces cherchent la tête de son bébé. Il informe régulièrement sa compagne du progrès de ses poussées. Une manière pour lui de l’encourager. Car elle travaille fort en titi, cette maman-là.

Les minutes s’écoulent doucement, entrecoupées de caresses, de petits baisers ici et là. Mis à part le bruit du déclenchement de mon appareil, c’est le silence dans la pièce. Mais pas un silence froid ou pesant. Il y a un cercle de spectateurs dont toute l’énergie est concentrée sur l’aide et le soutient qu’elle peut apporter à la maman. Ce calme est un mélange de bonheur, d’amour et d’empathie. C’est un cocon d’énergie pure qui n’alourdit en rien l’atmosphère. C’est, en somme, le respect que chacune des personnes présentes ressent face au courage de cette femme sur le point de donner naissance. Et sur sa capacité à gérer sa douleur. Car ils ont choisi une naissance à la maison et par définition, un accouchement naturel.

Parfois, je vois une main passer sur l’épaule de Nicolas. C’est la sage-femme ou l’accompagnante qui, par ce geste, l’encourage à poursuivre ses manœuvres pour soulager Karine. Mais aussi pour lui dire qu’il n’est pas seul et qu’il est bon. Si maman a besoin d’encouragement, ce futur père aussi. Voir la personne que l’on aime souffrir sans pouvoir rien y faire, il y a comme une forme d’injustice. Après tout, ce bébé n’a-t-il pas été conçu à deux ? Ne vont-ils pas l’élever à deux? Alors pourquoi ne peut-il soulager sa femme? Et face à cette impuissance, je pense que oui, il avait besoin d’être encouragé.

Finalement, les poussées sont efficaces car c’est bientôt l’heure de la délivrance. On commence à voir le dessus du petit crâne apparaitre. Par contre, Le cœur de bébé ralentit un peu (c’est que lui aussi travail fort) et la sage-femme demande à Karine de donner tout ce qu’elle a… Et moi qui pensais qu’elle se donnait à fond!

Quant à moi, mes yeux papillonnent un peu partout. Je ne veux manquer aucun détail. Des plaques rouges qui apparaissent sur le corps entier de Karine alors qu’elle pousse de toutes ses forces aux mains affairées de papa qui s’apprêtent à cueillir leur bébé. Car oui, c’est lui qui mettra son fils au monde. La sage-femme n’y sera que pour accompagner. Une paire de mains supplémentaires pour la sécurité et le confort, en quelque sorte.

Je dois dire, en écrivant ces mots, que les frisons me viennent tellement le souvenir est intense et beau. Depuis mon arrivée, Karine est dans une piscine d’accouchement. La sage-femme qui anticipe une grosse tête, lui demande de sortir pour se rendre dans leur chambre à coucher où le reste de l’accouchement devra avoir lieu. Mais ce beau bébé est prêt et elle n’ira pas très loin. En effet, juste avant de sortir de l’eau, Karine a « tout donné » et la tête est passée. Il est enfin là! Je n’en reviens pas. « Bonjour toi! » que j’ai envie de dire. C’est à la fois attendrissant, spectaculaire et limite rigolo. Cette toute petite frimousse pointant le bout de son nez…

Finalement, Karine se glisse hors de la piscine, son petit déjà bien sorti, et nous demande où ça en est. On lui annonce que la tête est passée et son exclamation de surprise nous fait tous rire. Déjà, sa main impatiente cherche à palper son petit garçon. Et c’est durant cet instant qu’elle m’adresse un de ces sourires… Y’a tellement de bonheur dans ce regard-là, dans ce sourire-là… C’est impressionnant. Moi, je me souviens de mon accouchement et à ce stade, je suppliais qu’on libère le corps de ma fille car je souffrais intensément. Disons que mes souvenirs sont à l’antipode de ce que je vois. Sa façon de gérer la douleur est juste impressionnante. Et en observant Karine, je sais que si elle gère si bien, c’est qu’elle ne quitte pas son but des yeux : elle veut son bébé. Voilà tout. La douleur n’est qu’une formalité. Sa priorité c’est son petit. Et c’est très émouvant à voir.

Moi, pendant ce temps, j’ajuste, je recadre, je fais les mises au point et mon appareil chauffe. Ce sourire, ce bébé, ce papa…

Il ne restera qu’une poussée qui me donnera la chance d’immortaliser sur ma carte mémoire et dans mon cœur, le corps d’un tout petit Alfred qui glisse entre les mains de son père. Wow! Quoi de plus merveilleux que d’être accueilli dans la vie par des mains aimantes qui n’attendent que toi? Par un sourire si vrai, une émotion si vive qu’on pourrait presque voir les tous premiers fils d’or se tisser entre un père et son fils. Tout le monde est content. Papa est aux anges, maman est triomphante et moi je me souviens d’avoir dit « il est là! » entre deux rires de bonheur. Même les sages-femmes sont heureuses. On pourrait s’attendre à les voir blasées, à force d’avoir vécu tant d’accouchements, mais non… Alors, je comprends que chaque naissance est unique et celle-ci ne fait pas exception. Je souligne d’ailleurs le travail de ces femmes qui n’hésitent pas à se mettre à genoux, à quatre pattes et j’en passe afin d’accommoder la maman dans son travail. C’est formidable de voir ces petites abeilles travailler si fort avec autant de passion. Chapeau bien bas à elles.

Bébé Alfred est né par une belle matinée ensoleillée, entouré de parents aimants, forts et complices. Enveloppé de l’amour que chaque enfant sur cette terre serait en droit de recevoir. Je ne doute pas qu’il sera un petit garçon comblé et chéri. Et qu’à son tour, cet amour il le redistribuera par millier.

Quant à moi, j’ai un petit Alfred tatoué sur le cœur à tout jamais. J’ai vécu une expérience humaine tellement intense, qu’il m’est dur de trouver les mots. Vous savez, être admise dans l’intimité d’un couple, vous voir accorder une si grande confiance et être une spectatrice active d’un des moments les plus importants dans la vie d’un homme et d’une femme, c’est un grand honneur. Merci aux parents pour leur confiance et merci à la vie.

Julie

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